Entretien avec Natalie Zimmermann : de Stephen King à Louisa May Alcott, parcours d置ne traductrice


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Entretien avec Natalie Zimmermann : de Stephen King Louisa May Alcott, parcours d置ne traductrice

Par Julia Polack de Chaumont,
propos recueillis à Bordeaux, le 17 janvier 2020.

Une bibliographie remarquable et éclectique (plus de 170 titres traduits, Doris Lessing, Robert Littell, Robert Harris ou Journal d'un dégonflé…) : l'envie d'un entretien avec Natalie Zimmermann nous démangeait depuis un moment. La parution de sa traduction inédite intégrale des Quatre Filles du docteur March  – la première fois qu'elle s'attaque à une retraduction d'un immense classique de la littérature américaine – nous fournit une belle occasion de faire sortir de l'ombre une personnalité discrète et souriante, dont on apprécie la franchise et l'engagement. Rencontre.



Tu traduis depuis 1979, comment as-tu attrapé le virus ?

NZ : J’ai fait des études d’anglais, de russe et un peu d’arabe. Mon idée première était d’être interprète et de voyager tout le temps : finalement, je suis traductrice et je ne voyage jamais ! Mais cela s’est imposé, pour la grande amoureuse de littérature que j’étais, et c’était aussi plus compatible avec la vie de famille dont j’avais envie. J’ai rencontré l’écrivain Lorris Murail, devenu plus tard mon mari. Il traduisait de temps en temps mais ne se sentait pas très à l’aise en anglais. Nous avons traduit quatre livres ensemble : c’est ce qui m’a lancée.
Il n’y avait, quand j’ai terminé mes études, que très peu de livres russes à traduire, et depuis, mon russe s’est rouillé. On m’a proposé récemment de traduire un livre de 400 feuillets d’un auteur-illustrateur russe, sur les grandes figures de la Russie et de l’Union soviétique. J’ai presque été tentée mais cela m’aurait demandé un temps infini alors que je suis déjà débordée. À la retraite peut-être !


Comment se passe une traduction à quatre mains? Avec Lorris sur tes premiers livres, avec ta fille Cassandre le dernier Tom Gates de Liz Pichon au Seuil Jeunesse.


Lorsque nous avons commencé à traduire ensemble Lorris et moi, je déchiffrais et il tapait à la machine. Mais j’ai eu très vite envie de traduire seule. J’étais frustrée car nous n’étions pas toujours d’accord et nous débattions parfois longtemps sur des passages. Il avait toujours le dernier mot étant donné qu’il reportait la version française sur le papier ! Par ailleurs, étant d’abord écrivain, il lui était plus difficile de s’effacer devant le style de l’auteur, alors que j’avais vraiment la vocation d’être traductrice.

J’ai traduit seule La Petite Fille au tambour de John Le Carré, mais nos deux noms figurent sur le contrat ; l’éditeur n’aurait jamais confié une telle traduction à une jeune inconnue. J’ai signé ensuite de mon seul nom la traduction d’Un pur espion, qui a reçu de très bonnes critiques.

Sur Famille, amis et bêtes à poil, le dernier de la série des Tom Gates de Liz Pichon, j’avais une autre traduction urgente en parallèle, et j’ai demandé à Cassandre, une de mes filles, si cela l’intéressait de travailler avec moi. Biberonnée à Tom Gates, elle a fait une première version en tenant compte du graphisme spécifique du texte, et je suis repassée derrière !

Te souviens-tu de ta toute première traduction ?


Ma première traduction, à quatre mains avec Lorris, était Danse macabre : un des premiers recueils de nouvelles de Stephen King, qui continue de se vendre aujourd’hui. J’ai traduit Cujo quelques années plus tard. On m’a proposé d’autres titres de Stephen King, mais je ne voulais pas me retrouver coincée dans l’œuvre d’un auteur aussi prolifique et dont le style n’était pas encore très abouti. J’ai, avec le recul, pu regretter d’avoir décliné de retraduire intégralement Le Fléau, déjà traduit par Richard Matas dans une version écourtée, mais je n’étais pas certaine à l’époque de la pertinence d’une nouvelle traduction…



Tu as ainsi pu traduire d’autres auteurs de renom ?


Oui. Même si ce n’était toujours pour leurs œuvres maîtresses, j’ai quand même traduit trois prix Nobel ! V.S. Naipaul pour son Crépuscule sur l’Islam, avec Lorris ; Doris Lessing, pour Les Carnets de Jane Somers ; et Harold Pinter. J’ai longtemps traduit Robert Littell, plusieurs romans de John Le Carré ; tous ceux de Robert Harris à l’exception de son premier, Fatherland.

C’est important de suivre l’œuvre d’un auteur ?


Oui. C’est confortable de savoir comment un auteur fonctionne, de connaître son style et ses habitudes : on retrouve une proximité. D’autant plus quand l’auteur est sympathique, comme Robert Littell par exemple. Il habite en France et avait pris l’initiative de m’inviter pour me rencontrer, ce qui est assez rare. Mais on a fini par avoir un différend. Comme beaucoup d’auteurs qui lisent le français, il aurait voulu une traduction mot à mot et proposait toujours quantité de corrections improbables que je ne conservais pas. Il s’en est rendu compte sur la traduction de Légendes et a mis fin à notre collaboration en m’écrivant qu’il ne me sentait « plus aussi engagée qu’auparavant ». Cela se passait juste après l’énorme succès de son fils avec Les Bienveillantes

Robert Harris est l’auteur avec lequel j’ai la collaboration la plus ancienne, depuis Enigma paru en 1996 : 25 ans déjà ! Il fait preuve de beaucoup de justesse et a toujours le bon angle : la biographie de Cicéron malgré ses trois volumes est passionnante ; choisir le personnage de Picquart pour écrire sur l’affaire Dreyfus est un choix très judicieux. Dans Pompéi, il choisit de voir l’histoire sous le regard d’un ingénieur des aqueducs, qui pressent la catastrophe de l’éruption du Vésuve. Il a ce génie-là. Tous ses livres sont passionnants.

Son écriture inspire aussi les réalisateurs [1], depuis Fatherland cinq de ses livres ont été adaptés au cinéma ou à la télévision, dont deux par Roman Polanski.

Ils se sont rencontrés à la parution de Pompéi, que Polanski voulait adapter. Il a travaillé pendant des mois mais n’a pas eu les financements nécessaires et a dû abandonner le projet. Robert Harris a ensuite écrit The Ghostwriter et l’a envoyé par courtoisie au réalisateur, qui a voulu absolument l’adapter : ce thriller demandait beaucoup moins de budget, et le sujet était formidable. Le film, qui a d’ailleurs eu un grand succès, était très proche du livre – ils ont travaillé ensemble sur le scénario. Lors d’une de ces séances de travail, Polanski a vu dans l’immense bibliothèque de Harris (à moins que ce ne soit Harris chez Polanski) toute une documentation sur l’affaire Dreyfus, qu’il avait toujours eu envie d’adapter. Robert Harris n’avait pas encore trouvé comment ne pas faire un énième livre sur Dreyfus. Quand il a eu cette idée de centrer l’intrigue sur Picquart, il en a parlé au réalisateur, et c’était parti.


Venons-en à ta dernière parution : une nouvelle traduction des Quatre Filles du docteur March de Louisa May Alcott, pour la première fois dans une version intégrale (parue le 6 janvier chez Pocket jeunesse), et dont une adaptation cinéma est sortie en ce début d’année, signée par Greta Gerwig sous le titre Les Filles du docteur March [elle comprend également la suite, Les filles du docteur March se marient]. Comment as-tu réagi lorsque l’on t’a proposé cette traduction d’un immense classique de la littérature américaine, que tu avais lu j’imagine ?

« J’étais en train de travailler sur une autre traduction… et cela ne me semblait pas raisonnable du tout. Mais je ne pouvais pas passer à côté ! »


Bien sûr, j’en avais été lectrice il y a longtemps, et l’ai lu ensuite à mes filles... J’étais en train de travailler sur une autre traduction lorsque Pocket m’a contactée et cela ne me semblait pas raisonnable du tout. Mais je ne pouvais pas passer à côté ! En revanche ils voulaient la traduction en deux mois, ce qui était impossible. Il m’a fallu quatre mois pour traduire les 450 feuillets, et je n’ai pas eu deux jours pour corriger les épreuves. Autant dire que je n’ai pu en relire qu’un tiers et qu’il y avait eu pas mal de corrections intempestives de correcteurs habitués à « lisser » les textes destinés à la jeunesse. C’est souvent le problème en édition jeunesse.

Avais-tu déjà lu la version originale des Quatre filles du docteur March ?


J’avais lu plusieurs traductions et je savais qu’elles n’étaient pas intégrales, mais n’avais jamais lu le texte en anglais. L’édition la plus connue est celle de Pierre-Jules Hetzel (qui en a signé la traduction, sous son nom de plume, Pierre-Jules Stahl). Elle était très abrégée mais surtout vraiment transformée : il était anticlérical, et a donc fait des coupes sombres dans tout ce qui avait trait à la religion. C’est pour cette raison que le père pasteur est devenu docteur, jusque dans le titre qui a fait référence depuis ! Hetzel avait glissé une phrase justifiant son titre, expliquant que c’était merveilleux d’aller soigner les soldats sur le front. Pierre-Jules Hetzel ne s’est pas arrêté là dans ses transformations : il a aussi décidé que Jo devait être la grande héroïne, lui réattribuant des phrases de ses sœurs pour lui donner davantage d’importance. Par exemple, dans une scène où Amy tombe dans le lac et manque se noyer, Jo est paralysée par la peur ; c’est Laurie qui réagit à temps et lui dit que faire. Mais Hetzel a changé la scène, et décidé que Jo prenait en mains la situation, ce qui change tout.

J’ai découvert tout cela en ayant sous les yeux la version originale. D’autres très bonnes traductions ont été faites. Celle de Malika Ferdjoukh à L’ École des loisirs est très vivante et nerveuse, mais elle a également pris quelques libertés sur le texte. Nous avons confronté certains de nos choix, et évoqué par exemple la première phrase du roman : « Jo is lying on the rug », qui signifie littéralement « Jo est allongée sur le tapis ». Malika Ferdjoukh a choisi d’écrire « Jo est vautrée sur le tapis » car elle imaginait tout à fait cette attitude chez Jo, mais pour moi c’est déjà une surinterprétation. La version de Malika Ferdjoukh était intitulée Les Quatre Filles du pasteur March, mais aujourd’hui, L’École des loisirs a finalement repris le titre du film.

« Je ne suis pas pour les traductions qui justifient des anachronismes par une volonté de booster le style… Respecter l’œuvre originale permet de se plonger dans un ailleurs et un autre temps »

 

Paulette Vielhomme-Callais avait également fait une belle traduction littéraire chez Gallimard (qui vient d’être rééditée chez Folio), mais elle a aussi changé des éléments dans plusieurs scènes, et commis quelques contresens. Dans une scène mémorable et restituée notamment dans les adaptations filmées, Jo et Laurie, lors du bal donné chez Mme Gardiner, discutent et vont danser à l’écart (la robe de Jo est brûlée dans le dos et elle a promis à sa sœur de ne pas se montrer). Dans la version de Gallimard, ils vont dans le salon de musique, s’assoient devant le piano sans en jouer... on ne sait pas pourquoi.

Je ne suis pas pour les traductions qui justifient des anachronismes par une volonté de booster le style. Certains spectateurs ont reproché à Greta Gerwig d’avoir réalisé un film en costumes, de ne pas avoir modernisé davantage l’histoire. Pourquoi vouloir absolument décontextualiser ? Peut-être s’attendaient-ils à voir quelque chose dans l’esprit de Marie-Antoinette de Sofia Coppola (qui a pris ses distances avec une époque, mais pas avec une œuvre). Respecter l’œuvre originale permet de se plonger dans un ailleurs et un autre temps, qui conditionnent une façon de penser, de se comporter. Lorsqu’une comédienne endosse un corset, la moitié du travail est fait…

Si la réalisatrice Greta Gerwig s’y est intéressée, c’est précisément parce que Louisa May Alcott était une féministe. Dans le roman, Mme March préfère que ses filles restent célibataires plutôt que d’épouser un homme fortuné qu’elles n’aiment pas. C’était un discours inhabituel à cette époque.

Louisa May Alcott ne s’est jamais mariée. Elle a fréquenté les suffragettes ainsi que toutes les grandes féministes de son temps. Le personnage de Jo finit par se marier parce que l’éditeur avait insisté, mais c’est avec un professeur allemand et non avec Laurie comme tout lecteur pouvait l’espérer.


C’est donc enfin l’occasion d’accéder à une nouvelle traduction du roman, qui plus est intégrale.


La sortie du film de Greta Gerwig était une belle occasion : publier une nouvelle version marque le coup, bien plus que d’en rééditer une ancienne. Je leur avais conseillé un autre titre, « Les Quatre Filles March », afin qu’elle se distingue des autres éditions, auxquelles des lecteurs reprochaient souvent d’être parcellaires, mais Les Quatre Filles du docteur March est tellement ancré dans la mémoire collective… Cela aurait aussi sans doute aidé en librairie : alors que le film s’adresse aux adolescents, le livre lui, est rangé dans les rayonnages jeunesse, comme je l’ai vu chez Mollat ! Il est assimilé aux livres de la comtesse de Ségur, comme lorsqu’ils partageaient la même collection. Cela ne donne pas sa vraie place à ce roman. Les anciennes versions sont toutes rééditées en format poche, et moins chères que ce grand format à 17 euros. Si les ventes sont décevantes, peut-être ne voudront-ils pas traduire la suite?

À quelles difficultés as-tu été confrontée lors de ta propre traduction?


Pocket souhaitait supprimer les allusions religieuses, comme les références à l’ouvrage Le Voyage du pèlerin. Mais en traduisant, j’ai compris que tout était précisément construit sur cette dimension. En le recontextualisant dans son époque, cela prend tout son sens. De même, les références de nombreux livres, qui jouent un rôle évident dans l’éducation des filles, ont été en grande partie supprimées. C’est dommage car les lecteurs les plus curieux pourraient avoir envie de se plonger dans les lectures des héroïnes (et de Louisa elle-même !). Certains termes, certaines phrases et même certains passages ont parfois été modifiés. Pour moi, cela devient problématique si ces modifications ne respectent pas l’esprit des personnages. Par exemple, à un moment, Beth dit qu’elle veut avoir droit à la musique, et cela avait été corrigé par « je serai une virtuose », ce qui ne correspond pas du tout au tempérament de Beth, qui ne cherche pas la gloire et ne veut pas jouer devant un public.

À t’écouter, on se rend compte que le travail du traducteur est parfois un véritable travail de chercheur.


C’est ce que j’aime dans la traduction, faire tout ce travail de recherche. Je me régale avec les livres de Robert Harris, car on sent qu’il a fait ce cheminement avant vous, qu’il est allé fouiller dans les mêmes sources. Dans D. [J’accuse], il fallait partir des archives françaises pour retranscrire des documents, et ne surtout pas retraduire la version anglaise bien sûr. Lorsque je ne retrouvais pas une lettre par exemple, je lui écrivais pour lui demander des détails : bien souvent, il avait lui-même buté sur cette absence et dû alors inventer.

Les détails sont aussi parfois des questions de vraisemblance dans le texte original lui-même. Dans La Perle du Sud, de Linda Holeman (Plon, 2012), une jeune Américaine part au Maroc, dans les années 30, à bord d’une petite bagnole de l’époque, la Trèfle. Elle range ses grosses valises dans le coffre, alors que cette voiture… n’avait pas de coffre ! Je pensais d’abord supprimer l’allusion, mais Linda Holeman s’y réfère plusieurs fois au cours de l’intrigue, impossible donc de ne pas le laisser dans la traduction.

Traduire est un travail patient et minutieux. On doit être attentifs à des détails. Au début des Quatre Filles du docteur March sont mentionnées des fleurs sur le rebord de la fenêtre, « roses » en anglais : c’est l’hiver, tout est recouvert de neige, il s’agit donc de roses de noël – d’hellébores. Les autres roses du roman viennent de la serre de Laurie. Or toutes les précédentes versions faisaient mention de roses, que l’on retrouvait même en illustration de couverture.

« je ne lis jamais la fin des textes sur lesquels je travaille, pour me ménager un suspense pendant que je traduis »

 

Certaines de tes traductions de romans jeunesse demandent elles aussi une attention de tous les instants. Tu traduis notamment deux séries très suivies, Journal d’un dégonflé de Jeff Kinney, et Tom Gates de Liz Pichon (Seuil jeunesse) : comment travailles-tu ? Faut-il jouer sur l’expressivité, pour retranscrire le ton et le rythme de ces textes ?

Oui, ce sont deux expériences particulières. Le Journal d’un dégonflé est très amusant à traduire. Jeff Kinney est concepteur de jeux et a lancé son journal sur Internet, ne trouvant pas d’éditeur. Il a fait un carton et a pu être publié. Ce trentenaire qui pensait s’adresser à d’autres trentenaires a en fait un succès fou auprès des jeunes lecteurs.
Je voulais l’intituler « Journal d’une mauviette », qui collait mieux au personnage assez veule, antipathique, peu attiré par la culture. « Dégonflé », mot plus moderne, a été préféré par l’éditeur. Au fil des livres, on sent de plus en plus, en filigrane, un propos, une dénonciation de la société américaine. Son héros est le même ado depuis dix ans : il est très puéril à certains moments, très adulte à d’autres, on fait des sauts quantiques dans la vie du personnage. Kinney a aussi une manière particulière d’exprimer les bruits, en utilisant les verbes: « kick kick kick » si son personnage cogne sur quelque chose, par exemple. J’avais envie de le retranscrire mais l’éditeur a opté finalement pour des onomatopées. Il faut trouver le bruit que peut produire le coup, ce qui n’est pas toujours évident – tout ne fait pas toujours du bruit ! L’équipe américaine relit les traductions du monde entier de manière extrêmement pointilleuse, vérifie le lien entre texte et dessin avant toute parution. Pour le traduire, il faut être vraiment raccord avec le texte, respecter la brièveté des phrases.



Tom Gates
présente d’autres difficultés de traduction, car l’illustration est partout dans la page et se mêle aux mots. La composition et la mise en page sont essentielles, et le travail de la graphiste pour transposer le livre en français est aussi long que la traduction elle-même. Certains personnages ont une typo différente qu’il convient de respecter. Il faut donc être hyper vigilant sur des tas de détails, bien relire les épreuves car on retrouve souvent des erreurs. Ce sont des contraintes typiques de la littérature jeunesse illustrée : rester fluide et lisible mais ne pas faire trop long, adapter si nécessaire, traduire par exemple certains noms s’ils ne sont pas facilement prononçables en français.

J’aime traduire les albums pour enfants, j’ai adoré Lulu et le brontosaure et Lulu n’a peur de rien de Judith Viorst, illustrés par Lane Smith, chez Milan. En ce moment, je traduis un roman pour ados au Seuil Jeunesse : The Unexpected Find de Toby Ibbotson. C’est le voyage d’une gamine à moitié iranienne qui part en Suède à la recherche de son père, accompagnée d’un borgne excentrique et queer, et d’un gamin un peu autiste. C’est vachement bien, très sensible ! Je ne sais pas comment cela finit car je ne lis jamais la fin des textes sur lesquels je travaille, pour me ménager un suspense pendant que je traduis!

Tu ne fais pas que traduire pour la jeunesse, tu écris aussi. Quand as-tu commencé ?

Ma fille aînée avait 3-4 ans, et je traduisais déjà depuis quelques années. J’avais commencé à écrire une histoire car ma belle-sœur, l’auteure Marie-Aude Murail, devait créer une collection chez Bayard et cherchait des textes. Cette collection ne s’est pas faite, mais j’ai proposé mon livre aux éditions Hachette, Lapin de malheur, qui a été super bien illustré par Christophe Besse et a bien marché (édité en livre de poche d’abord, puis en album, en cartonné…). Une vingtaine d’autres titres ont suivi, chez divers éditeurs, mais, par manque de temps, j’écris toujours des textes assez courts.

Chez Playbac il y a quatre ans, j’avais proposé, à leur demande, le premier tome d’une série, où une gamine de sept ans écrivait un livre sur chaque sujet qui la préoccupait. J’ai voulu commencer par la question des migrants, pour l’aborder de façon décalée ; la petite fille déménageait et se posait elle-même des questions sur le déracinement, la perte de ses repères, toutes les incompréhensions qui en découlent et peuvent traverser l’esprit d’un enfant. Le projet ne s’est pas fait. Il aurait sans doute fallu banaliser et simplifier le propos, ce que je n’étais pas prête à faire. Dès que l’on cherche à expliquer une question de société, même de façon détournée et par le biais de la fiction, on nous reproche de faire du documentaire, comme si les jeunes lecteurs n’étaient pas capables de faire la différence…

Comment se passent les ateliers de traduction que tu animes à l’Université Bordeaux Montaigne ?


Je donne des ateliers de cinq fois deux heures à des élèves de master se destinant à la traduction. Je leur propose de plancher sur des livres que je suis en train de traduire ou des choses plus anciennes. Ceux qui en feront leur métier sont ceux qui préparent vraiment les extraits que je leur donne, et qui montrent un goût certain pour la recherche, une certaine exigence. Traduire demande beaucoup de travail et de patience. Tous ont dès le départ un excellent niveau d’anglais ; le plus gros travail est sur la langue française à l’arrivée, la maîtrise du style. Je varie les genres de textes : un peu de jeunesse, du polar, du fantastique, du roman historique…

Sur ce temps court c’est très sympa, mais je n’aurais pas aimé être prof. C’est grâce à Matrana que j’ai rencontré Véronique Béghain, qui dirige le master « Traduction pour l’édition » de l’Université Bordeaux Montaigne et cherche souvent des traducteurs pour animer ses ateliers.

Quel sens cela a pour toi, en tant que traductrice, de participer à la création d'une association comme Matrana ?


Je n’ai jamais fait partie de l’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France) : à l’époque de mes débuts, les revendications pour des rémunérations plus justes me semblaient des vœux pieux, et je n’ai jamais pris le temps ensuite de me pencher sur la question. Mais quand Corinne m’a proposé de participer à la création de Matrana, j’ai pensé que mon expérience pourrait peut-être servir. C’était en outre une occasion pour moi de rencontrer des gens à Bordeaux. Le métier de traducteur est un travail solitaire, et Matrana offre une ouverture sur l’extérieur, avec par exemple, la participation à une joute de traduction ou les ateliers que je mène à l’université. Je suis donc ravie de pouvoir découvrir une forme d’engagement à plusieurs, ce qui est très stimulant.

En guise de conclusion, quelques très bons souvenirs de traduction…

Doris Lessing :
Les Carnets de Jane Somers

Albin Michel, 1985

Le livre de Doris Lessing, tout en demi-teinte, m’a beaucoup plu.




Robert Littell :
La Compagnie

Buchet chastel, 2003

J’ai adoré traduire La Compagnie de Robert Littell . C’était un travail énorme, près de 1500 feuillets de traduction, de nombreuses recherches, mais c’était extrêmement bien écrit.


Mary McGarry Morris :
Disparue

Flammarion, 1989

Un roman très dur mais passionnant.





Robley Wilson :

Terrible Kisses
Julliard, 1994

Des nouvelles très insolites et sensibles.





Robert Silverberg :

Le Seigneur des ténèbres

chez R. Laffont tout d’abord en 1985 ; dorénavant au Livre de poche, 2016

Fabuleux.





Dawn Powell :

Le Café Julien

Quai Voltaire 2008
poche 10/18, 2009






Andrew Davidson :

Les Âmes brûlées
 

Plon, 2009





_________________________

[1] Les adaptations de romans de Robert Harris :

• 1994 Le Crépuscule des aigles (téléfilm) / réalisation : Christopher Menaul
   roman : Fatherland, éd. Julliard, 1992
• 2001 Enigma / réal : Michael Apted
   roman : Enigma, éd. Plon, 1996
• 2005 Opération Archangel (téléfilm) / réal : Jon Jones
   roman Archange, éd. Plon, 1999
• 2010 The Ghost Writer / Réal : Roman Polanski, coscénariste Robert Harris
   roman : L'Homme de l'ombre, éd. Plon 2007
• 2019 J'accuse / Réal : Roman Polanski, coscénariste Robert Harris
   roman : D., éd. Plon 2014
… et deux autres romans (Pompéi et Munich) seraient en cours d’adaptation pour la télévision, si l’on on croit IMDB.